35mm (Benoit)

I know, I know, I said I would write in english… but this article is in French!

Le ciel, ce soir, diffuse une lumière orange, agressive, sur Taipei. Il parait que c’est signe de typhon, ou de tremblement de terre. Qui sait.

Je poursuis mon chemin entre deux allées tortueuses, mal éclairées, dédale de la mémoire menacé par les bulldozers et les gros blocs de béton. Partout où nous allons, les mêmes mots, relogés, dans deux ans, le projet, habitation moderne, confortable. Les têtes dodelinent doucement, petits vieux résignés devant leur poste de télévision, voies féminines sur les terrasses plates envahies par les herbes, voix qui portent au loin dans l’air léger de ce monde pollué qui, pour un soir, nous offre un peu de répit.

Sous la lumière orange des néons agresseurs, les ruisseaux qui serpentent ont la couleur du sang. Cet univers a vécu, porté son lot de misère et d’espoir, ployé sous les massacres et pleuré sur la misère de ceux qui n’avaient rien. Désormais, c’est le visage de l’oubli que la terre nous montrera, dans ces grands complexes destinés, qui sait, à accueillir de riches chinois enrichis sur les décombres de leur propre peuple. Portes blindées épaisses et faux angelots remplaceront leur prédécesseurs de béton et de fleurs, de paniers de basketball rouillés et loueurs de bicyclettes du dimanche. Un autre monde, ou dès l’entrée on vous gratifie de quelques poissons rouges dans un aquarium glauque, pour vous faire patienter avant que le gardien ne vous demande, d’un air curieux, où vous allez, le pauvre bougre-qui sait où il habite, lui, dans quelles zone où l’on prévoit de le reloger, afin que lui aussi ait accès à la porte blindée et aux poissons rouges.

Tant de quartiers sont déjà abandonnés, partout la végétation pousse en liberté, et les chats, paresseux, se dorent sous la lune à la chaleur passée du soleil, leurs yeux brillent dans la nuit. Je marche, l’esprit en suspens, dans les décombres d’un autre monde que je ne connais pas encore, que chacun semble vouloir oublier, sans que je sache encore pourquoi. La caméra à la main, nous traquons l’instant, le moment, la paire de talons flanquée d’un parapluie qui nous donnera accès à la gloire, nous cherchons l’esthétique mais j’ai comme l’impression que c’est la vie que nous allons trouver. Loin de tous les cauchemars historiques eux aussi assoupis dans la nuit somnolente et chaude, c’est simplement le bonheur que je trouve, le bonheur de quelques instant de liberté, le bonheur de n’être pas autre part, la joie de toutes les rencontres incongrues des derniers mois, tous ces hommes et ces femmes qui portent, chacun à leur manière, leur histoire, et que nous croisons, nous mêmes poussés par notre propre but; nous sommes étrangement proches et distants à la fois, je vois bien que tous se rendent comptent que nous ne connaissons pas leur histoire, ils nous regardent mi-perplexes mi-souriants, selon leurs projets d’un soir. Parfois, c’est un boucher qui vient débarquer une carcasse de porc dans son magasin, en pleine nuit, deux moitié tranchées nettes d’un porc bien rose, bien lisse, qu’il charge sur son épaule et traine dans son magasin. Every day, one. Good business. Really? Really. A côté, un homme nous accompagne. Sans parler, il nous regarde observer. De temps en temps il allume une cigarette, on entend le bruit de la cendre en train de se consumer. La fumée, dans l’immobilité ambiante, se fait esprit, une âme qui se consume et cherche à s’affranchir, brièvement, sans fioritures, en spirale. Puisse son écho atteindre les autels alentour, autant de loupiotes apaisantes, les temples des ancêtres de chaque maison traditionnelle, celles ou l’herbe pousse sur les toits, celles ou les tuyaux glougloutent et fuient, celles ou les compteurs d’eau font un drôle de bruit électrique, des déclics réguliers qui rythment la nuit pareilles à des cigales modernes, maitresses de leur propre temps, entre deux miaulements de chats sur fond de grand silence. C’est cela aussi la nuit, toutes ces maisons basses en terrasse qui communiquent entre elles en gémissant, pareilles aux grand-mères qui, Le jour, en gardent l’entrée, la nuit que j’aime tant, sans savoir pourquoi. La nuit de Taipei, ou peut-être une fois encore un scooter viendra s’arrêter devant moi, une fille à la longue chevelure me demandera d’un air perdu: la sortie, c’est par là? Avant de repartir aussi vite qu’elle n’est apparue, sur son véhicule cahotant, me laissant seul face à moi-même. Oui, vraiment, la sortie, où est-ce? Mais nous n’en sommes pas là, mon âme de touriste à chaque recoin s’émerveille du charme nonchalant qui émane de tout ce désordre, chaque courbe de la ruelle fait bondir mon cœur, là, ça continue encore, un peu partout, des maisons, plus ou moins branlantes, des lumières, des rouges et des oranges qui brillent paisiblement sous la menace de la nuit orange, un rappel brutal des quelques 1000 têtes de missile qui jour et nuit, sur le grand continent de l’autre côté d’une mer qui hésite à dire son nom, menace cet endroit pourtant si proche du paradis, et qui donne le ton sans jamais dire son nom.

Entre les briques qui s’effondrent et les vélos posés-depuis combien de temps- qui viennent mourir en enlaçant leurs élytres de métal aux canalisations d’un autre âge, parmi les ramifications sans fin des lignes électriques bombées au ras du sol, des lignes électriques qui foisonnent et grésillent, des lignes électriques qui crépitent et qui étincellent , inutiles dans cette nuit où chacun dort d’un sommeil léger, sauf peut-être, là-bas un peu plus loin, ce couple éperdu qui fait l’amour plus fort que la télévision du voisin, avec des râles de plaisir qui résonnent longtemps dans l’air étouffant, capturés par combien de vieilles oreilles qui doivent se souvenir, peut-être illuminer intérieurement leur cœur tanné par la dictature, les missiles, l’espoir déçu sans cesse recommencé pour produire cette génération, cette île, ces rêves qui reviennent, à peine différents d’une génération à l’autre, parapluie ou micro ordinateurs, orchidées ou machines à café, leur rêve s’est nourri de toute les parties de métal que la terre peut produire, pendant que, un peu plus loin, on s’active pour opposer aux parapluie ces obus qui veillent, en silence.

Mais toujours, curieusement, dans l’air de ces nuits taïwanaises, c’est la liberté qui domine, loin de la politique, c’est ce charme inattendu. La brique encore chaude où poussent les herbes folles, un peu bancale, un peu effritée déjà, et qui vous laisse entendre que demain, peut-être, elle ne sera plus là, comme tant d’autres avant elles.

Benoit

 

4 thoughts on “35mm (Benoit)

  1. Chungwan

    Bravo pour votre site! Il sont jolis, ton article et ta photo. Je ne l’ai pas fini encore mais il m’a fait déjà nostalgique. Il me tarde de voir plus d’articles et photos de vous. Bisous!

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    1. blf_taipei Post author

      Salut Chungwan, merci pour ton commentaire, tu es la premiere sur le blog a commenter 🙂 Encore beaucoup de travail a faire….

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    1. blf_taipei Post author

      Merci-C’est un texte que j’aime bien, mais il n’a pas suscite beaucoup de commentaires, alors ca me fait plaisir que tu l’approuves!

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